Ayons l’audace de la confiance


LA CONFIANCE – Jeudi 10 décembre 2020

Attentats, confinement, pandémie… Notre confiance est mise à rude épreuve ces temps-ci. Le philosophe Martin Steffens nous invite à retrouver l’audace de la confiance qui se manifeste dans le maintien coûte que coûte de nos relations avec nos proches et moins proches.

Comment définissez-vous la confiance ?
Martin Steffens, professeur de philosophie, auteur (1), chroniqueur à La Croix  : La confiance, c’est le sentiment que les choses se dérouleront comme on l’espère. On peut avoir confiance dans une personne. Mais la confiance est aussi, avant tout, un acte. On dit non seulement « avoir confiance », mais « faire confiance ». Par exemple, j’ai confiance en mon fils, sauf le jour où il rentre du collège après l’heure convenue, sentant fort la cigarette… Ma confiance est alors blessée, voire rompue… Je peux cependant décider de lui dire : « Je ne vais pas te surveiller toute ta vie. Je te fais confiance. Sois fort et n’emprunte pas ce chemin… » Quand je donne ma confiance, j’institue l’autre dans sa propre responsabilité. Et je deviens responsable de sa responsabilité.

Que voulez-vous dire par-là ?
M.S. : Prenons un autre exemple. J’ai un proche qui est alcoolique et me déclare, au bout de quatre jours d’abstinence : « Je ne boirai plus jamais ». Lui accorder ma confiance, et retourner à mes affaires sans prendre de ses nouvelles par la suite, serait le précipiter dans un piège. Je le laisserais seul face à la confiance que je lui ai faite. Or, parce que c’est moi qui la fais, cette confiance, je dois en répondre. La confiance implique un suivi. On ne peut abandonner l’autre à la liberté qu’on lui donne.

La confiance se construit dans le temps…
M.S. : Oui, c’est une relation. Donc il faut accepter de « perdre du temps ». Nous ne sommes jamais fiables tout de suite, nous avons besoin de temps pour le devenir. Nous pouvons être tentés de profiter d’une liberté offerte pour faire tout ce qui nous passe par la tête… Nous devons, l’un et l’autre, accepter les échecs en prenant le temps qu’il faut pour (re)tisser cette confiance. Finalement, c’est le meilleur moyen pour rétablir plus rapidement la confiance !

Comment surmonter les échecs et le sentiment de trahison ?
M.S. : En pardonnant, autrement dit en renouvelant sa confiance. Bien sûr, cela ne se produit pas d’un coup, c’est un chemin, parfois long. Mais c’est le meilleur chemin pour transformer le lieu de la séparation en lieu de rencontre. Recevoir de la confiance après un échec redonne confiance. Il en va ainsi avec Dieu, qui a foi en nous. Il ne désespère jamais de nous, quoi que nous ayons fait. C’est un sujet d’émerveillement pour moi. S’il nous a donné des talents (car il nous en a donné à tous), je peux m’appuyer sur cette confiance qu’il me fait pour les faire fructifier dans ma vie.

Aujourd’hui avec les attentats, le confinement, notre confiance est ébranlée…
M.S.  : Oui, notre espérance est attaquée. Mais si le futur, comme prolongation de nos projets en un temps qui n’est pas encore, nous échappe, l’avenir, lui, reste ouvert. Car l’avenir, c’est précisément ce qui vient à nous alors que nous ne l’avions pas prévu. Avoir foi en l’avenir, c’est faire confiance. Comme l’écrit Maurice Bellet: «La vie sera ce que Dieu donnera.» Il y a là un combat spirituel.

En quoi consiste ce combat ?
M.S. : C’est un combat contre la terreur et la peur qui pourraient nous submerger. Je le vois chez mes étudiants, qui sont en mauvaise santé sur le plan moral. Ils redoutent de rapporter le virus chez eux. Les distances doivent être respectées et l’isolement s’accroît. Je crois que nous devons nous battre pour ne pas renoncer à nos relations : elles sont fragiles, elles sont exigeantes car elles ne vont plus de soi. Il faut continuer à se voir, en chair et en os, avec les précautions d’usage. Les visios ne suffiront pas car la confiance se construit dans le temps gratuit, dans la proximité, par l’inutilité de silences partagés, et non sur rendez-vous. Nous ne devons pas nous résigner à l’amenuisement de nos relations, sinon nous allons nous étioler.

La confiance rimerait-elle avec prudence ?
M.S. :  Évidemment ! Aujourd’hui ce mot est associé au respect des gestes barrières. Je vois la prudence sous un autre angle. Face à une prudence inspirée par la peur, je suis favorable à une saine prudence vis-à-vis de… la prudence. Autrement dit, je dois garder une prudence raisonnable vis-à-vis de la prudence pour qu’elle ne m’empêche pas d’agir et de voir mes proches.

Pouvez-vous préciser ?
M.S. : Être trop prudent, se recroqueviller sur soi-même, avoir peur de tout, basculer dans l’hygiénisme, ce n’est plus de la prudence ! Quand Jésus appelle Pierre à le suivre, Pierre fait confiance à Jésus et le suit même s’il ignore tout de la suite des événements. Il aurait pu dire non… et passer à côté de sa vocation. La confiance doit rester audacieuse : cela veut dire prendre le risque d’entreprendre quelque chose pour vérifier, le moment venu, si nous avons eu raison ou pas de nous lancer.

Quels risques voyez-vous actuellement ?
M.S. : Perdre confiance dans l’avenir. Rien n’est écrit à l’avance et Dieu ne nous abandonne jamais dans l’épreuve. Notre société s’abîme dans la défiance vis-à-vis de l’État (suite aux balbutiements des décisions gouvernementales) et vis-à-vis à de la science (les médecins et les experts reconnaissent qu’ils ne savent pas où tout cela nous emmène). Les deux idoles modernes, l’État et la science, s’effondrent. C’est le moment de leur redonner une juste place. L’État et la science ne peuvent, seuls, nous donner le bonheur que nous offre la relation et la paix que nous promet Dieu. Nous avons aujourd’hui moins d’aplomb et de certitudes, mais nous voyons mieux ce fil ténu, d’amour et de prière, à quoi nous tenons.

La confiance fait partie des vertus chrétiennes. Elle consiste à s’en remettre à Dieu et à ne pas craindre d’avancer sous son regard.
La confiance est une vertu qui se cultive au jour le jour, dans un abandon total à Dieu. Être confiant, c’est se savoir aimé par-dessus tout, c’est être sûr de n’être jamais abandonné, quoiqu’il arrive, y compris et surtout dans l’épreuve. C’est aussi accepter de se laisser conduire par l’Esprit saint, comme un enfant.
La confiance en Dieu ne s’obtient pas du jour au lendemain. Elle demande une véritable dépossession de soi, un vrai lâcher-prise. Il s’agit de ne plus se croire tout-puissant, de penser que nous pouvons tout faire par nous-même, y compris dans la vie spirituelle ! Il s’agit bien au contraire de s’en remettre totalement à Dieu. Laisser agir Dieu en nous, laisser son Esprit nous façonner, nous conduire en des lieux et des situations auxquels nous n’aurions jamais pensé, voilà qui réclame une sacrée confiance !
Le Père Charles de Foucauld, dans sa célèbre prière, témoigne de cette « dé- maîtrise » de tout son être et de son abandon confiant :

Mon Père,
Je m’abandonne à toi,
Fais de moi ce qu’il te plaira.
Quoi que tu fasses de moi,
Je te remercie.
Je suis prêt à tout, j’accepte tout,
Pourvu que ta volonté
Se fasse en moi,
En toutes tes créatures,
Je ne désire rien d’autre, mon Dieu.
Je remets mon âme entre tes mains.
Je te la donne, mon Dieu,
Avec tout l’amour de mon cœur,
Parce que je t’aime,
Et que ce m’est un besoin d’amour
De me donner,
De me remettre entre tes mains sans mesure, Avec une infinie confiance
Car tu es mon Père.